Julien Friedler Psychanalyse et Neurosciences

 

Pour avoir eu, infans, les pieds liés au moment de son abandon, il porta le nom d’ Œdipe, c’est-à-dire « pied enflé ». Lâché du haut des cieux par Zeus, le dieu forgeron Héphaïstos en devint boiteux. Achille quant à lui était faible du talon…
Tous les descendants de la lignée thébaine révèlent, d’une façon ou d’une autre, une démarche déficiente.
Autre temps, autre lieu : le thème de la boiterie se retrouve chez les Bororo d’Amérique.
Partout, il paraît en rapport avec la tromperie, les origines, le Nom, le Lettre, le Sexe et la Castration.
Cette constante, que souligne Julien Friedler et qu’il résume par l’équation « pied + phallus ? le symptôme », n’aurait-elle pas un fondement dans le Réel, autrement dit dans le corps ?
Articulé à la boiterie un autre signifiant majeur de l’inconscient parcourt les mythologies : la Tache. Depuis les agneaux tachetés de la Genèse jusqu’au jaguar des Bororo – en passant par la verrue qui obséda « l’homme au loup » de Freud et l’amena à reprendre une analyse avec madame Brunswick – il est universellement question de morceaux de peau qui font signe.
Conscient du côté périlleux de l’entreprise, l’auteur s’interroge sur les bases neurologiques de l’inconscient et se propose de jeter quelques ponts entre l’élaboration psychanalytique, notamment lacanienne, et ce que les neurosciences ont apporté.
Concernant la boiterie et l’association pied-phallus, il tente de rapprocher la notion de « phallus imaginaire » de celle du « membre fantôme » ( illusion qu’ont souvent les amputés de posséder encore le membre qui leur a été enlevé ). De plus, il constate la contiguïté pied-pénis au niveau de l’homoncule sensitif ( cartographie sur le cortex cérébral de la projection des récepteurs sensoriels ).
Pour ce qui est des relations entre taches cutanées, œil, castration et métabolisme sexuel, il suggère, à la suite du biochimiste bulgare Ganev, le rôle central d’une part de la mélanine (pigment absorbant la lumière) et de ses transformations, d’autre part de l’axe reliant l’épiphyse aux structures pigmentaires du tronc cérébral, plus particulièrement le « locus coeruleus » dont une partie est responsable de l’atonie posturale pendant le sommeil paradoxal. Ce « locus coeruleus », toujours atteint dans la maladie de Parkinson, ne serait-il pas aussi impliqué (mal informé, par exemple) dans la névrose obsessionnelle ? Dans les deux cas se produit un arrêt, un blocage.
Quand l’obsessionnel passe son temps à nettoyer, raturer, gommer, annuler, n’est-il pas aux prises avec la Tache originaire ? Ne pourrait-on pas dire, au pied de la lettre et à même la peau, qu’il ne peut se dé-tacher ?
« En cour de gestation, dit Friedler, un seul organe maternel se noircit, s’obscurcit et se pigmente : l’aréole », ce cercle qui entoure le mamelon du sein. Pour le nourrisson, aux premiers temps de l’existence, « la mère n’était alors qu’un trait.
Elle se signalait d’être une marque ». « Au moment de se détacher, de se dénouer de la mère, le surgissement de certaines traces pourrait contenir comme un écho du Réel .» « L’homme aux loups », obsédé par le fantôme de la verrue maternelle, courra les dermatologues.
Riche de références, théoriquement osé, ce livre présente d’étonnants rapprochements.
Comme il le précise lui-même, l’auteur a voulu faire « un pari d’ouverture ».