Produire des biens. Produire de l'Art? Et de l'Homme aussi


LE CERCLE. Les livres parlent et souvent se répètent pour offrir des « moyens » d’agir, de vivre, de réussir. Le livre de recette n’est pas loin. La vie vue comme une question d’ingrédients, de mélange et de temps de cuisson ? L’ouvrage de Sonia Bressler s’inscrit radicalement en faux. Prenant exemple du travail de Julien Friedler, elle propose une « métaphysique de l’errance ».

 

On a dit que le paradoxe de notre temps réside dans une proximité qui éloigne. On a dit aussi que plus grande est la complication du monde reconnu, plus se restreint sa dimension spirituelle. Et aussi que l’instance de temps dans laquelle l’homme s’inscrit est de plus en plus infime alors qu’il s’ouvre sans cesse la voie des infinis. On dit enfin que viennent à nouveau sur le devant de la scène scientifique morale, artistique les penseurs de la longue période et, dans le même temps, les fous illuminés qui se promènent kalachnikov en bandoulière pour que le règne de la simplicité revienne.

Dans le petit livre que Sonia Bressler publie en liaison et sur l’action de Julien Friedler, ces thèmes, directement et indirectement, sont centraux: à l’opposé de tous les petits livres qui  se multiplient pour que les agents de l’économie vivent à l’aise et munis de repères,  comment être un chef, comment mener sa carrière, comment résister au stress, comment changer, comment rester soi-même, comment gérer ce temps qui s’accélère et qui dicte une loi absolue : vite, agit, vite, pense, vite, vérifie, vite, vite! L’auteure de la métaphysique de l’errance suggère qu’il est temps de ne plus se soumettre à la dictature de l’immédiat : « Produire du concept, avoir toujours quelque chose à dire sur tous les sujets (famille, sexe, droit, guerre, art, psychanalyse, liberté, écologie) est une mission impossible ». Modestie ? Acceptation des limites ? Retour sur le local et le soi ? Rien de tout cela.

Il y a plus directement une « entreprise d’art » en marche avec Julien Friedler, le Boz, qu’il a inventé, qu’il crée sans cesse, pas simplement parce qu’il est artiste et qu’il produit de l’art par conséquent, mais parce qu’il en appelle au goût de créer partout où il peut s’exprimer, suivant tous les canaux de l’inspiration et variant au rythme de toutes les cultures qui en sont le terreau. Cette entreprise n’est pas là pour ajouter des choses aux choses, mais pour introduire cette dimension de production.

C’est la métaphysique que Sonia Bressler appelle à reconstruire et dont elle voit les débuts de rénovation dans les propos, les entreprises et les écrits de Julien Friedler, artiste, psychanalyste, philosophe écrivain, « la métaphysique…elle est la solution de continuité, elle est l’archéologie du futur. Elle est notre abîme, le lieu de toutes les redécouvertes…aujourd’hui…au lieu d’archéologie du futur, je mettrais archéologie du présent…parce que la métaphysique se place déjà d’un point futur pour questionner les habitudes de pensée au présent…. ».

Dans un monde qui s’enthousiasme d’universalité parce qu’il pense libéralisation, échanges, circulations, high speed trading, dématérialisation, où l’homme n’est nulle part à force d’être partout, où se mêlent les errances virtuelles de personnes qui ne sont plus là alors qu’elles n’ont pas bougé et celles de personnes qui ont bougé au risque de ne jamais arriver nulle part, ou de n’arriver que dans les bouts du monde qui les broie, il faut risquer d’être sage : « …c’est être là quand l’autre tombe, c’est lui tendre la main et lui montrer la voie. Ce n’est pas faire le parcours de l’autre, c’est cheminer avec lui ».

Métaphysique de l’errance, lance l’auteure, voici ce qui est au centre de l’entreprise du spirit of Boz, lancée par Julien Friedler. La métaphysique, classiquement, produit de l’abstraction pure au moyen de purs concepts et propulse l’esprit dans des atmosphères où l’air se raréfie et la vie se fait congrue. La métaphysique de l’errance propose d’accepter que le variable, le flou, le contingent soient justement les éléments qui nous fondent et que ce soit ce fondement qu’il faille investiguer pour retrouver la partie divine que décapent nos raisonnements abstraits : « nous pouvons alternativement, écouter du rock, de la musique africaine, de la musique classique, manger japonais, dormir à la suédoise, écrire avec des feutre chinois, porter un parfum luxueux et revêtir une tenue déchirée, nous ne sommes pas à une contradiction prés. Mais que faisons-nous de tout cela ?…. la métaphysique de l’errance permet cet écart, qui n’en est pas un, entre soi et le monde, entre soi et les autres. »

« Be Boz Be Art, il s’agit d’un mouvement de chercheurs d’art. Nos interventions permettent de faire naître l’expression artistique là où elle paraît manquer ». Un mouvement de chercheurs d’art ? N’a-t-on pas envie de rétorquer à Julien Friedler et à Sonia Bressler qu’il vaut mieux, davantage de micro-crédit, de liberté de commercer, de protection sociale ? Ou, au contraire, ne doit-on pas suivre leur idée que l’homme n’est justement pas fait que de circulation et de production à fleur de sol, qu’il ne produit pas que des choses et des services. Qu’il produit de l’art aussi ! Pas pour faire beau. Pour vivre.
D’où cette belle idée du « Clochard céleste » : « donner des moyens d’expression artistique à des personnes en situation de détresse ou de précarité…témoigner du monde de son actualité. Nous montrons l’expression artistique telle qu’elle peut naître partout » et il faudrait ajouter, n’importe comment : partout où peuvent être semées, germer et croître de la valeur et de la conscience.

Pas de prétention, ni d’effet de mode, ni de posture dans ce petit livre. C’est un témoignage sur l’existence « d’un autre », un « nous » qui ne veut pas se fermer à lui-même ses propres accès, « le temps de la conscience, de l’imaginaire » et qui refuse l’idée qu’à ne pas les penser et à ne pas les suivre « nos gestes finissent par mourir de solitude et d’habitude ».

 

Pascal Ordonneau

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